L’Ecume des jours : La vie et la mort en métaphore

En 1947, au coeur de la France en pleine reconstruction, Boris Vian dépeint, dans L’Ecume des Jours, l’amour qui semble éternel mais finit dans un nénuphar. Dans un monde mêlant Jazz et science-fiction, le roman ne donne aucune indication temporelle ; le lecteur se voit transporté dans un univers inconnu où de nombreux mécanismes littéraires sont mis en place pour stimuler son imagination. 

Le décor et les objets au service de l’imagination du lecteur

Boris Vian a créé un univers qui réussit à servir l’évolution de ses personnages. Les vies de Colin, Chloé, Chick, Alise et Nicolas sont principalement rythmées par l’appartement du premier qui ne cesse de se transformer. Dès les premières pages, Colin se retrouve surpris par sa propre habitation. Ce dernier ‘sans prévenir Colin, avait changé son bureau de pièce’. Il est facile d’imaginer un décor grandiose et fantastique avec des ‘jeux de soleil’ produisant des ‘effets féeriques’. Cependant, Vian ne donne pas d’indices sur l’architecture des bâtiments, permettant aux lecteurs d’imaginer une autre toile de fond que le Paris Haussmannien. 

Ce merveilleux appartement, autre que ses sautes d’humeurs, accueille aussi des souris. Elles ne sont pas ici des créatures à chasser, mais de réels compagnons, qui participent à la vie de l’endroit. L’une d’elle ‘avait de longues moustaches noires … grise et mince et lustrée à miracle’, description extrêmement inhabituelle pour un animal considéré généralement comme un parasite. Les souris sont presque considérées comme des enfants tant elles ‘ne faisaient pas de bruit dans la journée et jouaient seulement dans le couloir.’

La pièce maîtresse de l’imagination de Boris Vian et de sa passion pour le jazz demeure dans son Pianocktail. Ce piano dans lequel à chaque note correspond un alcool, les personnages se composent des cocktails en jouant des morceaux iconiques du jazz et du blues, notamment Duke Ellington que Vian idolâtrait de son vivant. Cet instrument incroyable démontre l’intention de Boris Vian de créer un monde qui semble sans limite pour entraîner son lecteur dans son univers romanesque. 

‘Chick se mit au piano. A la fin de l’air, une partie du panneau de devant se rabattit d’un coup sec et une rangée de verres apparut. Deux d’entre eux étaient pleins à ras bord d’une mixture appétissante.’

L’Ecume des Jours – Boris Vian, 1947
Illustration du Pianocktail – Crédit illustration : Julien Brugeas (julienbrugeas.com)

Une présence caricaturée et satirique de la réalité

Malgré un choix de ne pas donner d’éléments pouvant permettre au lecteur de précisément situer l’histoire dans un cadre proche de la réalité, Boris Vian a cependant maintenu certaines caractéristiques et certains personnages appartenant au monde de 1947. Il utilise ces références au monde afin de donner un regard critique sur la société de l’époque. 

Tout au long du roman, ‘Jean-Sol Partre‘, nom caricaturé de Jean-Paul Sartre, philosophe existentialiste très en vogue dans la France d’après-guerre, apparaît. La Nausée (1) devient ‘Le Vomi’ et L’Être et le Néant (2) devient ‘La Lettre et le Néon’. Il est notamment idolâtré par le personnage de Chick. Ce dernier achète tous ses romans et se fait même régulièrement arnaquer par des libraires qui lui vendront à prix exorbitant des vêtements qui auraient appartenus à l’écrivain. On rencontre lors du roman le fameux philosophe, qui comme dans la réalité, écrit ses livres au Café de Flore (3). Vian, par cette image burlesque de l’existentialisme et le personnage de Chick qui finira ruiné, s’inscrit dans une critique du consumérisme naissant.

A plusieurs reprises, l’image donnée par Vian du travail tout au long du roman démontre aussi d’un parti pris dans la lutte des classes, et la terrible condition des travailleurs de l’époque. Lors d’un voyage vers la montagne, Chloé décrit les travailleurs comme ‘méprisant’ au passage des personnages bourgeois. Ces derniers ne travaillant pas et conduisant à travers les mines de cuivre, qu’ils traversent sans se douter de la difficulté du travail minier. Colin lui explique alors que ‘ce n’est pas de leur faute’ car ‘le travail, c’est sacré, c’est bien, c’est beau’ mais que l’on ’s’arrange pour les faire travailler tout le temps et alors ils ne peuvent pas en profiter’ (en parlant de la vie). Colin lui même, fera les frais de la vie ouvrière, en passant tout son temps à chercher du travail, et vieillissant prématurément, exténué, afin d’essayer de sauver l’être aimé.

Illustration de l’imagerie fleurie de la maladie dans le roman – Crédits illustration : Sophie Forgeron (sophieforgeron.tumblr.com)

Un monde merveilleux se transformant en cauchemar

Ce même monde merveilleux créé par Vian se transforme tout au long du roman pour finir par devenir une punition pour les personnages. Chloé, décrite comme une jeune fille magnifique, se voit touchée par une maladie grave. Cette dernière est caractérisée par la fameuse métaphore du nénuphar poussant dans ses poumons. Le seul remède à cette affliction semble d’être entourée par des fleurs qui lui permettent de respirer. Elle finira par succomber de la maladie.

Il en ira de même pour Colin. Jeune bourgeois aisé au début du roman, il voit sa vie tomber en lambeaux pendant que la maladie de Chloé se développe. Il se ruine pour acheter les fleurs vitales à la survie de Chloé ce qui le poussera à vendre le pianocktail. Finalement, il deviendra aussi un de ces travailleurs qu’il ne faisait qu’observer. Son appartement rétrécit au même rythme que la vie s’échappe de Chloé, et qui devient le théâtre d’un sombre désespoir.

‘Alors, il jeta sa casquette et marcha dans la rue, et son coeur se fit de plomb, car le lendemain, Chloé serait morte’

L’Ecume des Jours – Boris Vian, 1947

L’amour semble ne pas survivre dans L’écume des jours.  La seule constante qui apporte la joie tout le long du roman reste le Jazz, élément essentiel à la vie de Vian. Lui même grand musicien, il ne connaîtra jamais le succès pour son écriture de son vivant. Il a tout de même réussi à travers L’écume des jours à faire du Jazz, un personnage à part entière, qui malgré le magnifique et la désolation, subsiste. 

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1 : Premier roman de Jean-Paul Sartre, sorti en 1938.

2 : Ouvrage principal de Jean-Paul Sartre, publié en 1943.

3 : Le Café de Flore, est l’un des plus vieux café de Paris, célèbre à une époque pour sa clientèle renommée.

Si vous avez aimez cet article, Bounds vous a préparé une playlist pour vous immerger dans l’univers de Boris Vian et de L’Ecume des Jours.

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